• Nouvelle : La fée qui tourna mal

    Je vous propose ma nouvelle "La fée qui tourna mal". Je l'ai proposé à l'AT de la Revue du Chat Noir sûr le thème des femmes fatales, mais elle n'a pas été retenue. 

     

    Sinon, je tiens à dire qu'il y a des choses volontairement provocantes dans cette nouvelle et qu'elle ne sont pas forcément le reflet de ma pensée.

     


     

    « Dans tous les contes de prince et de princesse, il y a toujours eu trois bonnes fées. Mais saviez-vous, mes chers enfants, qu'il y a bien longtemps, ces étranges et douces créatures étaient au nombre de quatre ?

    Non ? Vous l’ignoriez ? Cela n’a rien d’étonnant. Beaucoup de gens, surtout des hommes bien pensants – comme on dit — ont voulu la faire complètement disparaître les récits évoquant cette dernière. En l’effaçant des textes et des bouches, elle s’estompait des mémoires. Et surtout des esprits — j’insiste sur ce mot — des femmes. Car là était bien le but de ce gommage volontaire. Cette fée était un personnage que l’on ne pouvait pas décemment laisser accompagner les rêves des petites filles et les espoirs des demoiselles. » 

               

                « Quand un enfant, de la noblesse la plupart du temps, vient au monde, les parents font toujours de grandes fêtes pour célébrer cet événement. Si c’est un garçon, il ne se passe rien de bien exceptionnel. Les fées assistent aux festivités, sans faire plus de cérémonies. Elles se contentent de souhaiter – et je dis bien souhaiter — force et courage au nouveau-né. Mais, hélas !, quand c’est une fille, les choses se gâtent. Car attention, une fille doit remplir certaines obligations pour être une bonne fille. C’est pour cette raison que les trois fées leur font ces dons : beauté, belle voix et mains habiles.

    Commençons par la beauté. Première chose essentielle, car une belle fille pourra plus facilement être mariée, avec une dote pas très importante – enfin, il faut relativiser. Une moche ne pourra qu’avoir une forte dote pour que quelqu’un la prenne pour femme. Car il faut le dire, un homme préfère toujours avoir un joli morceau dans son lit qu’un ramassis informe de chair. Eh oui, que voulez-vous mes enfants, on vend plus facilement une belle fleur qu’un buisson de ronce. Je ferai juste remarquer qu’un jeune homme n’a pas besoin d’être beau, car lui, personne ne le vend. Il peut donc être laid à souhait, il trouvera toujours un père pour lui donner la main d’une de ses filles.

    Ensuite, une belle voix. Une dame, outre son devoir conjugal, doit aussi pouvoir divertir son mari, son seigneur. Mais comme elles ne peuvent pas faire preuve d’esprit. Imaginez donc, une femme qui pense !, on les laisse pratiquer une activité que même la plus sotte pourrait accomplir : le chant. D’où l’intérêt d’avoir un organe émettant de sublime sonorité. Là encore, nous voyons que ce don va dans le but de satisfaire un homme. Qu’apporte ce don à la demoiselle ? Pas forcément grand-chose.

    Et pour terminer, les mains habiles, car on juge les talents d’une femme à sa capacité à tisser. Cependant, j’ai du mal à comprendre pourquoi le tissage est quelque chose de si grandiose aux yeux des nobles. Jamais une gente demoiselle ne fabriquerait de vêtements pour son époux. Au mieux, cela lui permettra d’avoir un semblant d’activité.

                Alors, dites-moi les enfants, que pensez-vous de ces trois dons ? Vous ne savez pas ? Et bien moi je vais vous le dire. Les jeunes filles deviennent de belle marchandise que l’on vend et que l’on dresse pour servir correctement un homme qui ne verra en elle distraction et objet de prestige à exhiber. Qu'est ce que peut espérer une femme dans sa vie ? Rien. Elle ne peut que prier que son père lui trouve un mari et que ce mari lui donne des fils. Car jamais une femme n'est maîtresse de sa propre vie. Elle est l’esclave des hommes. D’abord de son père, puis de son époux et enfin, une fois veuve, de ses fils. En aucun cas, elle ne pourra vivre comme elle le souhaite. Une femme ne peut diriger sa vie. Si le cas contraire se présente, même si elle est fille de roi, elle sera mise au ban de la société, traiter en paria, en monstre. Voyez comment les gens parlent des amazones. Ces fières guerrières qui refusaient la domination des mâles. Tueuses d’enfants, être barbares qui se mutilent, prostituées qui couchaient avec des hommes hors mariages, sorcières, etc. … »

     

                « Comme je le disais au début de mon récit, il y avait une quatrième fée. On tenta de la faire disparaitre, car elle voulait changer l’avenir des femmes.

    Quand elle offrait des dons avec ses camarades, elle donnait la patience. Mais à force de regarder ses petites filles grandirent, être vendues à des hommes plus âgés, cruels, laids, qui les engrossaient pour avoie des fils et les voir mourir malheureuses, elle interrogea ses aînées.

    _ Mes sœurs, voyez ces pauvres filles. Ne pourrions-nous pas leur faire d’autre don ?

    _Que voulez-vous dire ? demanda la plus âgée.

    _ Ne pourrions-nous pas leur donner les clés de leurs propres vies ?

    _ Vous n’y pensez pas ma chère ! répondit la cadette en riant aux éclats. Les femmes seraient incapables de mener correctement leurs vies. Elles ont besoin des hommes pour cela !

    _ Justement, nous pourrions faire en sorte qu’elles fassent les bons choix.

    _ Nous pourrions, nous pourrions… Cessez de dire cela ! Nous sommes des fées ! Notre rôle est de faire en sorte que nos protégées aient la meilleure vie possible. Sous la tutelle de leur père, de leur époux et de leur fils, elles vivent heureuses et pleinement.

    _ Mais mettre des enfants au monde, obéir et se soumettre ne sont pas les seuls buts d’une vie. Il y a tant d’autres choses qu’elles pourraient faire !

    _ Et quoi donc ? Questionna la seconde. Voudriez-vous qu’elles fassent de la politique, la guerre ? Qu’elles errent dans les tavernes en compagnie d’hommes ? Voudriez-vous qu’elles pratiquent des activités d’hommes ? S’offusqua-t-elle.

    _ Pourquoi pas ? répondit naïvement la fée rebelle.

    Ses sœurs furent choquées par ces propos.

    _ Mais vous n’y pensez pas ! s’exclama l’ainée. Ce serait la fin de l’humanité ! Si les femmes cessent de servir leur époux et qu’elles partent à la guerre, il n’y aurait plus de naissances ! Et plus personne ne pourrait élever les enfants ! Les royaumes s’effondreraient ! Comment pouvez-vous concevoir qu’une femme soit honorée par plusieurs hommes hors mariage ? Vous les transformeriez toutes en catins ! 

    Les trois fées continuèrent d’argumenter pour tenter de montrer à la petite dernière pourquoi les femmes doivent rester à la place où elles sont.

    Si un jour les femmes prenaient le pouvoir, se libéraient des hommes, tout sombrerait dans le chaos. Ces dernières, faibles de par leurs conditions, ne sauraient gouverner, labourer des champs, fondre le métal, faire la guerre. De plus, comme cela avait déjà été dit, elles cesseraient de faire des enfants. Les plus jeunes seraient voués à une mort certaine, car nul ne s’occuperait d’eux. Toutes morales disparaîtraient dans un monde de débauche.

    Et les hommes, que deviendraient-ils ? Devront-ils se rabaisser à élever des enfants ? À s’occuper de la maisonnée ? Si les femmes se refusaient à eux pour ne pas avoir d’enfant, est-ce qu’une partie d’eux seraient condamnés à s’abaisser au niveau des femmes en étant pénétrés par la seconde moitié des mâles dans le fol espoir de donner la vie ?

                Plus la quatrième fée écoutait ces discours, plus la colère montait en elle.

    _ Mes sœurs, comment osez-vous proférer de telles paroles ? ! Nous sommes aussi des femmes, devons nous aussi nous soumettre à la volonté d’un homme ? Pourriez-vous le tolérer ?

    _ Mais, ma petite, répondit la plus âgée comme si cela était normal, nous sommes des fées. Les choses qui s’appliquent aux humains ne s’appliquent pas à nous. 

    Cela était de trop ! Elle cessa de s’exprimer et garda sa rancœur en elle. Un jour, elle savait qu’elle prouverait à ses camarades qu’elles avaient tort ! »

     

                « À l'insu des autres, la fée rebelle se pencha sur des centaines de berceaux. Elle donnait de l’esprit aux petites filles. Il fallut quelques générations pour que les premières femmes montrent de vrais signes de rébellions envers les hommes. D’abord, ce fut des veuves qui se mirent à prendre les rênes de leur seigneurie. Puis, les demoiselles refusèrent d’épouser des hommes qu’elles ne connaissaient ni n’aimaient. Certaines se mirent à forger, à montrer à cheval, à faire la guerre… Mais elles avaient du mal à s’imposer dans le monde des mâles.

    Quand les fées se rendirent compte de ce phénomène, elles convoquèrent leur cadette.

                Pas une seule fois la rebelle se vacilla sous les reproches.

    _  Regardez, certaines ont mené des vies calmes, d’autres ont marché sur les chemins des hommes. Les enfants continuent de naitre ! Les femmes font leurs propres choix. Elles prouvent qu’elles sont capables de faire des choses que l’on désignait comme masculines. De  plus, certaines ont prouvé qu’elles étaient plus fortes que certains hommes ! Elles font les travaux des champs, élèvent leurs enfants et s’occupent de la maisonnée. Ces femmes-là ne recherchent nullement l’aide d’un époux ou d’un frère. Un homme qui se retrouve seul s’empresse de reprendre femme pour se délester du poids que sont les enfants. Et vous parlez de courage et de force chez les mâles ? répondit la fée rebelle.

    Puis elle continua son plaidoyer. Les femmes ne sont pas inférieures aux hommes. Il se pourrait même qu’elles leur soient supérieures en de nombreux points ! Dois-je rappeler qu’une mère dans un foyer fera la double journée même si elle est épuisée. Un homme non. Une femme porte des enfants avec toutes les conséquences que cela peut avoir. Une grossesse et un accouchement ne sont pas rien. On peut en mourir. Un homme peut bien se plaindre que son épouse avorte, mais ce n’est pas lui qui sera soumis à diverses contraintes pendant neuf mois. Ce n’est pas lui qui devra assumer d’être rejeté par les autres parce que l’enfant n’est pas issu d’un mariage. Ce n’est pas lui non plus qui verra un être vivant sortir de son corps. Il est facile de se plaindre de quelque chose que l’on ne fait pas. Une jeune fille de dix-huit ans vierge, c’est très bien. Au même âge, un garçon puceau est une honte. Les choses vont dans le même sens concernant les conquêtes. Un homme multipliant les filles dans son lit sera admiré, une femme sera traitée de putain. 

    De plus, les hommes ont toujours eu tendance à vouloir soumettre ou détruire ceux qui sont plus puissants qu’eux. Cela pourrait expliquer qu’ils aient soumis les femmes. Car, soyons honnêtes, physiquement les hommes sont plus puissants. Se montrant jaloux du pouvoir inné des femmes, ils les rabaissèrent pour mieux les contrôler. Ainsi, ils pouvaient flatter leurs ego : j’ai soumis plus fort que moi. Avec le temps, cet ego fut conservé, car les hommes ne jurent que par leurs virilités. Attaquez un mâle sur ses attributs, vous verrez immédiatement une réaction agressive de sa part.

                C’en était trop ! Les trois fées ne pouvaient plus rien entendre des paroles de leur consœur. Celle-ci avait mal tourné et n’aillait plus dans le sens des choses normales et correctes. Elles la chassèrent. La rebelle était devenue une sorcière. Mais la triade était dans impossibilité de faire disparaître leur ancienne partenaire. Alors, elles se rendirent dans les royaumes, dans les temples ou en toutes places où les oreilles des hommes bien pensants pourraient les aider. C’est ainsi que cette fée fut traquée, que les femmes qui s’émancipaient furent brûlées. Les femmes qui se posaient des questions étaient sévèrement punies.

     Mais les graines du changement et de la liberté étaient semées. Même si elle devait périr de la main d’un homme craignant de perdre son pouvoir ou d’une femme intellectuellement esclave de cette société, elle savait qu’un jour les femmes pourraient vivre en faisant leurs propres choix et qu’elles deviendraient les égales de leurs homologues masculins. Peut-être même qu’elles leur deviendraient supérieures… »

     

                « Vous voyez, mes enfants, aujourd’hui encore, il faut se battre pour mener notre vie comme on l’entend. Regardez autour de vous, et vous verrez que, même si l’on crie à l’égalité, tout va le plus souvent en faveur des hommes. Il faut continuer de croire que la fée-qui-a-mal-tournée continu son travail parmi nous. »

     

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  • Commentaires

    1
    Lundi 14 Novembre 2011 à 12:00
    Personnellement, je trouve que c'est une bonne explication ! D'abord je me suis dit "Zut, ça m'a l'air court", mais en fait tu amènes bien les choses et le discours facilite la lecture. J'aime bien. Tu as précisé avant le texte qu'il y avait certaines choses qui pouvaient choquer : à mon sens ça apporte plus de "punch", ça ne m'a pas dérangée du coup (on rentrait pas dans la vulgarité pure, quoi). Si j'avais un petit bémol à souligner, des petits anachronismes, mais c'est uniquement valable si le récit a lieu dans "notre monde", ce que tu n'as pas précisé. Donc, au final, c'est pas plus important que ça. En clair, j'ai bien aimé, surtout la "morale" ! :)
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